Les Chroniques du Grinder de l'Est
Il est 19 heures à Sin City, et pourtant la fatigue m’a déjà envahi depuis trop longtemps. Il faut dire que cela fait 7 heures que nous sommes assis à la table.
Les sons des machines à sous ne sont plus qu’un lointain écho, les serveuses à l’allure fantomatique passent dans mon champ de vision sans que je les remarque.
Je suis en pleine concentration, assis avec 40 000 jetons quand vient mon tour de parler. Je
relance à 1600 avec
Under the Gun sur les blinds 300/600. Le chip leader de la
table (joueur très tricky) suit tout comme le short stack au cut off (appelons le Elton John pour sa ressemblance avec chanteur) Le dealer retourne les cartes au son du jackpot des machines
à sous :
Alors que je réfléchis à la meilleure façon d’optimiser cette main, le short bouge légèrement sur son siège. Il l’a fait de manière imperceptible mais assez pour que je le remarque.
Je mise donc 3975, c’est callé par Mr Tricky.
La parole arrive à Elton, qui compte, recompte et rerecompte son tapis.
Intérieurement je prie.
« Envoie ton tapis Elton, tonton Arthur est là pour ça !! »
Au bout de quelques minutes, il se décide et avance ses jetons « 17 200 and all in seat 6 » annonce le dealer avec sa voix de Baryton.
Je paye rapidement et m’apprête à retourner mes cartes, quand l’inattendu survient : Mr Tricky envoie tous ses jetons au milieu de la table, d’un geste limpide.
Merde, c’était pas du tout au programme ça !
Mes oreilles bourdonnent, le sang me monte à la tête alors que le chip leader esquisse un léger sourire. Je suis totalement perdu.
Une goutte de sueur me coule dans la nuque tandis que les regards de la table se braquent sur moi.
(...)
La journée commence par un petit déjeuner au lit devant le match Argentine-Angleterre.
Non pas que je sois un fana de la Coupe du Monde (surtout qu’il est 7h du mat’ à l’heure ou commence le match), mais j’ai parié un maxi combiné au sportsbook, et il me faut une victoire des Sud-Américains pour que j’encaisse un cool 2k€. (Avec une mise de 150€)
Autant dire que l’espoir fut de courte durée. Pauvre argentins, le regard perdu de Maradona sur le banc de touche, quand son équipe perdait 0-4, m’a fait de la peine.
Malgré toutes ses frasques, (il faut dire qu’à défaut de briller sur un terrain aujourd’hui, il sait se faire remarquer en dehors), il restera un joueur d’exception.
On l’aime ou on le déteste, mais Diego ne laisse personne indifférent. La marque des grands sportifs.
Cela m’a donc fait de la peine de le voir, hagard, sur son banc, entrain de donner des ordres inutiles à 10 minutes de la fin du match.
S’il à choisi le poste de sélectionneur de son pays, c’est plus pour faire la une des journaux, comme au bon vieux temps. Une sorte de longue mélancolie, pour rattraper un temps à jamais révolu.
Enfin je retiendrais tout de même une bonne leçon de cette rencontre : à défaut d’être créatifs, les Allemands sont d’une fiabilité hors norme, et ils ont su tirer parti de la maladresses des Argentins.
J’éteins la télé un peu dépité, et nous partons nous détendre jusqu’à midi.
Ensuite, direction la poker room pour un Event du Venetian Deep Stack Extravaganza.
350$ pour 12 000 chips et des niveaux de 40 minutes vraiment smooths. 791 joueurs au départ pour ce marathon de 3 jours.
Cette fois-ci, Marc n’est pas à ma table, mais il est assez près pour que l’on reste en contact pendant le tournoi. C’est important de prendre des nouvelles de lui ; et cela me remonte le moral quand il m’annonce qu’il est assis devant un tapis confortable, après 3 heures de jeu.
Ma table est tight agressive, il n’y a pas de mauvais joueur, excepté un américain en face de moi qui a un don pour toucher ses ventrales. Il en est déjà à sa deuxième victime après seulement 5 niveaux.
Concernant les cartes, cela se passe bien, je grinde la table sans pour autant récolter de gros pots. Je la joue « small ball », comme dirait Daniel Negreanu.
Une clameur s’élève du casino, les espagnols viennent de maruqer à la fin du match. J’en connais certains qui avaient du miser gros sur une victoire des ibériques. Car cette clameur résonne comme un ouf de soulagement ! Sûr et patient, mon tapis prend de la valeur petit à petit. Seuls deux joueurs ont été éliminés à notre table, mais nous sommes encore 430 sur les 791 joueurs du départ. Les éliminations se sont passées rapidement après tout.
Assis dans l’ombre j’attends patiemment mon heure.
C’est à ce moment que le dealer à la bonne idée de me distribuer As Roi. Il me fait alors signe de jouer, car je suis premier à parler sur la table.
Mince, comment ce coup a pu m’échapper à ce point. J’essaye de reprendre mes esprits et déroule le film de l’action dans ma tête. Je pense que Mr tricky doit avoir une paire de 2. C’est la seule solution possible qui s’offre à moi. Et Elton doit etre sur un tirage. Le problème pour moi est que s’il est sur le tirage couleur, il m’enlève 2 outs et je n’ai plus du tout la côte pour payer. Après tout, si je me couche, il me reste encore 30 blinds, mais si je paye et gagne, alors là…..
Je me demande si c’est le moment, il est clair que ce coup va changer la face du tournoi pour moi, mais il peut aussi me précipiter aux oubliettes.
Je suis tiraillé entre le fait de payer, car je suis déjà impliqué à hauteur de la moitié de mon tapis. Pourtant, plus le temps passe et plus le fold s’impose comme le choix de la raison.
Mr Tricky l’a joué finaude, et je suis certain qu’il a un brelan dans sa main.
Les gardes glissent doucement dans ma main, je les regarde une dernière fois, comme pour leur dire adieu, et je les jette sur la pile de jeton entassée au milieu de la table.
« I fold gentlemans », sera la seule phrase que j’arriverai à prononcer, avec un trémolo dans la voix.
Stupeur à la table, les joueurs se demandent comment j’ai pu folder cette main. Mr Tricky me regarde
éberlué, tandis qu’il retourne lentement sa main : ![]()
Elton montre une tout aussi improbable paire de 10, pour un brelan floppé. Tandis que le bourdonnement s’atténue dans mes oreilles, et que les masques tombent dans cette main digne de Casino Royale, un sentiment de soulagement et de crainte m’envahit.
Je n’ai pas envie de voir un carreau tomber, alors là pas du tout !!
Finalement, des anecdotiques 7 et 2 pointent le bout de leur nez, et je peux enfin me détendre sur ma chaise.
Tandis que le chip leader empile ses jetons, il me demande encore comment j’ai pu folder. Moi-même j’ai du mal à la savoir, alors difficile de lui expliquer. Ce n’était pas mon heure voilà tout.
La fin de tournoi sera des plus banales pour moi. Je serai complètement card dead et abdiquerait sur un coin flip aux alentours de la 190ème place.
Mais la bonne nouvelle c’est qu’après 15 heures de jeu, Marc et toujours en lice. Ils ne sont plus que 54 joueurs et il a un tapis de 60 000, soit 1/3 de l’average. Les blinds sont de 4000/8000 mais tout peut se passer ; je tenterai de faire un coverage live s’il arrive à doubler rapidement !
Il est déjà assuré de toucher 1000$ pour sa belle performance (Sachant qu’on a swap 40% de nos gains sur chaque tournoi :P) Du coup c’est comme si j’étais toujours en course.
Cela me réconforte le moral avant d’attaquer la journée de demain.
Le programme est inconnu, j’irai surement rail Marco pendant une session de cash game !
50 000$ à la gagne ca en fait des kilos de bananes !
Bon allez je file me coucher car il est 5h15 du matin à Végas. Demain sera un autre jour !!
GL à Marc pour la suite.
GL à Marco de double up de suite et direction la table finale. Voila ma prévision :-)